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L’acte chirurgical, mythes, vécus et ressentis

René SIRVEN
MCU CHU Montpellier
 
L’acte chirurgical, mythes, vécus et ressentis
 
Proposition de synthèse 
 
Il s’agit d’une proposition à entendre en première personne, Je, à partir de ce qui a été dit et a fait sens pour un auditeur attentif.
Le titre pourrait en être : Tissage. 
En effet, il m’est apparu que les conférences et les échanges ont contribué à tisser les fils d’une approche de la maladie et du soin qui fait place au patient, à partir de lieux, de pratiques et de soignants différents, venus de champs habituellement étrangers l’un à l’autre, chirurgie, médecine générale ou spécialisée, psychothérapie… 
Plus encore, il m’a semblé que ces fils tissés au cours des deux journées ont conduit tous les participants à se retrouver sur l’essentiel, repéré à partir de trois fils : ceux de l’acte réalisé, des hommes concernés et de la relation entre eux.
 
1- L’acte 
Christine Romagna a posé la question de la spécificité de l’acte, comme séparation, incision, dissociation, mais aussi, comblement, suture, réunion. Elle a montré comment les séparations entre les hommes sont plus difficiles à combler…
En chirurgie orthognathique, Jean Luc Beziat a parlé d’ostéotomie touchant le sujet dans son intime.
Tous deux ont souligné les exigences spécifiques de tels gestes, l’engagement et la concentration, non réductibles à des considérations juridiques, car il s’agit d’un soin donné par un homme à un autre homme dans sa chair. Chair si bien représentée par Louise Bourgeois comme chair qui parle, contre la tentation ou le risque de désincarnation, pour reprendre un mot entendu d’un chirurgien maxillo-facial.
Le but est la réparation, la régénération. Séparer, défaire, délier pour reconstruire, relier, réunir et permettre une vie autre. L’acte réalisé dans la zone du corps isolée par les champs est référée à la personne entière, comme l’ont pointé les conférenciers, notamment Max Diminutto à partir de son expérience de praticien de médecine générale, devenu chirurgien maxillo-facial.
Le brillant rappel historique de Micheline Ruel-Kellermann nous a montré combien ces préoccupations sur le sens de l’acte et ses exigences sont récentes dans l’histoire du soin bucco-dentaire au cours des quatre grandes périodes qui l’ont marqué.
 
2- Les hommes
Ce fil de l’acte se tisse avec celui des hommes concernés : le chirurgien, le praticien, aux prises avec ses exigences, ses contraintes, son vécu, le patient considéré dans ses attentes préalables, ses ressentis et ses sentiments ultérieurs.
Hélène Doich a parlé de la place du praticien dans l’économie psychique du patient, en tant que figure projective en lien avec la souffrance archaïque de la division, de la séparation qui ont marqué l’advenue du sujet. Le mot souffrance a permis de dépasser la seule sensation douloureuse, le seul organe est devenu le sujet tout entier dans une naissance jamais achevée, toujours actuelle dans la sphère bucco-dentaire.
Les propositions d’analyse des ressentis et des sentiments du praticien et du patient, de leur impact sur la qualité du soin ont permis d’en percevoir l’intérêt et les limites. Aux frissons d’horreur qui ont marqué les réactions des participants à l’évocation de l’arrachement des dents des pauvres (servantes, enfants savoyards, soldats) au bénéfice des plus favorisés par la naissance et le statut, a succédé l’analyse par les outils actuels de l’enquête et de l’étude. Le travail complet et argumenté de Mathieu Fillion nous a permis d’entendre un spécialiste préoccupé de qualité de vie orale, intéressé par l’élargissement de l’analyse à l’aspect psychosocial.
Ce qui est apparu aussi, dans une conclusion parfois différente de la démonstration, c’est la difficulté de faire contenir l’humain dans un questionnaire, la subjectivité dans un item de satisfaction.
De la même manière, ce qui a été nommé, très justement par Cedric Huard « méandres juridiques » a fait apparaître la nécessité de la parole, du dialogue et du partage, au-delà du seul discours convenu, justificatif face au juge, ou bien réduit à la satisfaction prioritaire du praticien face au patient.
Le mot diabolique a été prononcé par le praticien en chirurgie orthognatique, maître de son art, pour qualifier la difficulté d’appréhender le vécu de l’autre. Je l’ai entendu dans son étymologie grecque : diviser, jeter séparément. Au contraire de la relation confiante.
 
3- La relation 
Relation au sens de « ce qui relie » l’acte et les hommes. Cette relation dépasse le seul rapport du chirurgien à son geste, du patient à sa demande et au résultat. Elle a à voir, bien plus profondément, avec leur identité, leur être, ou plus précisément avec l’ « étant-là de l’être ».
Jean Louis Beziat nous a rappelé le fondement éthique de cette relation, soit envisagée dans l’autonomie individuelle de chacun responsable de soi, à la manière anglo-saxonne, soit considérée comme devant être garantie par l’universalité de la Loi, plus prégnante chez nous depuis le Siècle des Lumières.
A la fin de la session, après l’atelier consacré à la proposition d’un expérience d’approche globale, somatopsychique, de soi dans l’acte à partir de la sensation, les participants ont souligné la dynamique née de la mise en évidence de l’esssentiel entendu dans le croisement des apports, dans les écarts et les oppositions.
Pour le rédacteur de cette synthèse, c’est la conviction que le geste chirurgical n’est pas un acte isolé, limité dans un champ ; il est bien plus et autre, touchant à la globalité somatopsychique, défaite dans la maladie ou l’accident, reconstruite dans le soin. C’est pourquoi, il s’inscrit dans un accompagnement, mot souvent prononcé, à définir comme un cheminement partagé de deux hommes, centré sur la signification de ce qui se joue et se fait dans le soin d’un corps, fait de chair et de parole.