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2014

« Ouvrez la bouche s’il vous plait.. »

C’est à partir du mot usure que nous allons organiser notre exposé. Parmi les multiples sens du mot, grâce à l’équivocité du langage, nous allons en choisir deux :

D’une part, celui qui convoque le passage du temps, les traces visibles de la durée, manière de percevoir le monde et sa détérioration. La psychanalyse se situe, en ce point précis, dans des coordonnées autres que celles de la durée chronologique. J.-B. Pontalis parlait à ce propos du « temps qui ne passe pas » pour parler du temps de l’analyse, du temps de l’inconscient. Une sorte de temps sans usure, justement, qui garde vivace la fraicheur de l’expérience, un temps où le passé et le présent s’entremêlent.  Temps mêlés c’est d’ailleurs l’autre expression qu’utilise Pontalis pour parler du temps en analyse.  Nous allons faire appel à diverses figures qui nous aident à comprendre cette coexistence du passé et du présent : cet appartement parisien qui est resté fermé pendant plus de quarante ans, le temps suspendu à l’intérieur, et qui n’attend qu’un geste, la porte qui s’ouvre, le visiteur inattendu, pour s’animer à nouveau, un extrait de Roma, de Fellini, d’autres figures, en étant la plus important celle du transfert, expérience clé de l’aventure analytique : quelque chose chez l’analyste se met en contact avec l’histoire personnelle, le passé du patient et d’un coup les personnages de l’histoire de celui ci s’animent et s’incarnent chez l’analyste qui devient ainsi  pour le patient un père, une mère, un être cher. En fait nous transférons tous et cela nous fait nous interroger sur l’apparition de ce type d’expérience chez le dentiste ; autrement dit, qui viens-je voir quand j’y vais chez le dentiste ?

L’autre sens du mot usure, dans ce contexte précis est celui qui concerne le serrement de dents. Une bouche qui ne s’ouvre pas, au contraire, qui lutte pour être fermée.  Une sorte de geste anti dentiste, manière de lui rappeler que sa demande est parfois exorbitante, démesurée : ouvrez la bouche et montre moi votre intérieur s’il vous plait, montre moi ce que vous ne voulez pas montrer, ce que vous voulez maintenir caché, même à vous même… Cette image, la bouche qui s’ouvre, nous permet de passer par le célèbre rêve d’Irma de Freud, par la Bocca dell Verita, par la grotte de Polyphème, et cela nous aide à réfléchir sur quelques unes de significations qui accompagnent le geste d’ouvrir la bouche : céder, baisser la garde, être dans une situation de passivité, se laisser envahir, pénétrer par l’autre, être à sa merci…

 

Miguel de Azambuja est psychanalyste. Ancien professeur associé à l’Université Paris V, membre du comité de rédaction de la revue penser/rêver,  co-animateur de la rubrique culture dans le Journal des Psychologues. Il travaille à l’Hôpital Européen Georges Pompidou et dans son cabinet à Paris.